Cette nuit était sombre, la pleine lune cachée par de nombreux nuages. Malgré mes facilités à voir dans l'obscurité, la vitesse à laquelle je courrais limitait ma vision. Les seuls choses que je voyais étaient des pans de murs noirs qui défilaient, les portes d'anciens immeubles défoncées, et des déchets jonchant le sol.
Les ruelles que j'empruntais étaient celles d'un ancien quartier ouvrier. En ces temps, ils travaillaient dans des usines de construction d'engin maritime mais l'entreprise a déplacé ses usines vers d'autres zones, côtières, plus pratiques et moins coûteuses en main-d'½uvre que Londres. Une personne au chômage est une tragédie, mille personnes une statistique. Le quartier fût donc rapidement abandonné et devint l'un des quartiers les plus mal famés de la ville. Il parait que la mafia a des réseaux implantés ici, je demande à voir.
Je courrais de plus en plus vite, mais pas au maximum de mes capacités : mon chargement ne me le permettait pas. Mes cheveux noirs volaient en arrière sous l'effet de la vitesse et les pupilles de mes yeux bleus étaient dilatées pour capter un maximum de lumière. Je parcourus en peu de temps de nombreuses ruelles, je ne devais plus tarder à sortir de cet horrible quartier. J'allais rejoindre la rue qui allait vers mon cimetière quand soudain, une énorme poutre en bois surgit du néant et se dirigea droit vers ma tête. Dans mon élan, je ne pu que me préparer rapidement à la rencontre de mon crâne et de la poutre. Il fut brutal. Autant, je ne crains aucun choc avec quelque matière qu'elle soit, autant le bois et l'argent me font des effets importants. Je titubais. L'impact fût tel que je vis blanc quelques instants, et tout ce que je portais tomba à la renverse sur le sol humide.
-Hey Cooper, nom de Dieu, il est encore debout ! fit une voix grave et bête.
-Alors bouge-toi gros lard, achève-le !
Je réfléchissais à toute vitesse, ces deux hommes étaient des espèces de « bandit de grand chemin » moderne. Ne travaillant pour personne, et n'hésitant pas à tuer père et mère pour un peu d'argent. Comment avais-je pu me faire avoir par ces voyous de bas étage ? Je commençai à reprendre esprit : je ne titubai plus et je recommençai à y voir.
Peut-être plus pour longtemps. Tandis que le dénommé Cooper était nonchalamment assis sur un bidon d'huile vide à fumer une cigarette, celui qui m'avait à moitié assommé revenait vers moi avec une épaisse barre en fer. C'était une montagne de muscles, ses biceps étaient tendu dans le prochain coup qu'il allait porter. Il était à quelques mètres devant moi et il venait dans l'intention de terminer sa besogne.
- Ce coup là, tu ne vas pas t'en relever connard ! cria la brute.
J'étais debout, je ne bougeais plus et je fixais le colosse droit dans les yeux.
Ce dernier qui était à un mètre de moi s'arrêta.
-Tu ne me supplies pas, sale merde ? me lança-t-il
-Pourquoi faire ? Je pense que ça devrait être le contraire, mon ami.
La brute, de nouveau étonné, se retourna et cria à Cooper :
-Il est taré ce gars, c'est un malade !
-On s'en fout, tu le tues, on ramasse ce qu'il a sur lui. Et n'oublie pas que la moitié revient à la Pieuvre.
-Ouais, je sais... Bon toi, j'sais pas qui t'es, mais tu vas souffrir !
Le colosse fit un pas vers moi, un rictus mauvais aux lèvres, leva au-dessus de sa tête la barre de fer... Et l'abattit brutalement sur mon crâne !
Cette fois-ci, je ne bougeai pas d'un millimètre. La barre s'écrasa sur mon crâne avec une telle violence qu'elle se déforma. Mais c'était comme s'il avait tapé sur un mur. Je ressenti à peine le coup, et je continuai de le fixer obstinément dans les yeux pour le déstabiliser : c'est une vieille technique qui marche toujours.
Le colosse était figé de stupéfaction, la bouche et les yeux grands ouverts et le teint blême. Les bras ballants, il laissa tomber inconsciemment sa barre de fer désormais inutilisable.
Il recula maladroitement. Même dans la pénombre de la ruelle, je pus voir le reflet de la peur dans ses petits yeux porcins.
Cooper réagissait pour la première fois. Il s'était levé, et tenait sa cigarette dans sa main droite, mais sans la fumer, elle se consumait toute seule. Je l'entendis murmurer.
-Nom de dieu ...
Je m'amusais de ce petit jeu, mais je commençais à perdre patience : j'avais des choses plus importantes à accomplir.
Tout en gardant le visage fermé et le regard fixe, mes lèvres commencèrent à dessiner un large sourire qui dévoila une dentition peu ordinaire. Je dis d'une voix grave et suave :
-La récréation est terminée, les enfants. C'est l'heure de rentrer ...
Au moment où j'eus prononcé le dernier mot, je fondis sur la brute en un instant, lui saisit la gorge d'une main, et le souleva à plusieurs centimètres du sol sans aucun efforts. Il se débattait inutilement, et commençait à suffoquer. Je savourais ce moment où la proie essaye de se sauver, en vain.
Je restai là, le bras tendu, et la main serrant la gorge de ce voyou, tel un étau de fer. La scène ressemblait à un tableau vivant. Dommage, que la brute ne la gâche en gesticulant pour tenter de respirer. Son visage devenait violacé, une grosse veine se gonflait sur la tempe. Dans quelques secondes, son cerveau allait manquer d'oxygène. Et voilà, il avait perdu connaissance. La brute était inconsciente. Je relâchai la pression autour de la gorge, et le jetai d'un mouvement du bras, à une dizaine de mètres sur le goudron malodorant. Un spectateur extérieur aurait pris le colosse pour un épouvantail s'il m'avait vu le jeter si facilement. Je ne le tuai pas car je savais comment fonctionnaient ces voyous. Celui qui faisait le sale boulot était le nouveau et l'autre devait être plus expérimenté. Le nouveau détroussait les gens tandis que l'autre en contrepartie lui prodiguait des conseils et surtout, lui permettait d'intégrer la mafia locale car chaque quartier à une mafia propre.
Mince ! En prenant mon temps avec le gros, j'ai laissé son compère filer. Je comptai sur lui pour m'abreuver. Je tendis l'oreille. Je l'ai déjà repéré. Il est dans une rue adjacente en train de courir rapidement, je l'entendais presque haleter.
Je commençais à courir vers la fin de la rue. Je connaissais ce quartier de mémoire, quand il était plus prospère. Cooper avait rebroussé chemin quand il avait vu ce que j'étais, avait pris une rue proche et la remontait croyant que j'allais le suivre.
Mais je savais qu'il suffisait de continuer tout droit dans la rue où j'étais pour le croiser à la prochaine intersection.
Je me mis à courir de toutes mes forces. Je n'avais plus de chargements encombrants, je pouvais laisser libre cours à ma vitesse. A cette vitesse, je pouvais rattraper un cheval au gallot sans problème. Je voyais défiler les portes à une vitesse folle, je sentis que Cooper avait encore une bonne avance. J'accélérai de plus belle. Ce n'était plus une course poursuite contre un bandit, je rentrais dans des conditions de chasse. Je ne le poursuivais plus, je le traquais. Mes sens devenaient plus aiguisés, il était à une quarantaine de mètres, ses pas étaient irréguliers, sa respiration saccadée et je commençais à percevoir les battements de son c½ur. Mon désir de l'attraper était décuplé par ma faim.
L'intersection arriva. Et comme prévu, Cooper passa devant et s'engouffra dans une autre rue. Je vais t'avoir...
La nouvelle rue qu'il prenait était à l'opposé de la mienne. Je dus freiner ma course pour pouvoir le suivre. Rongé par l'envie de boire son sang, je repartis de plus belle. Une envie telle que j'allais employer tout les moyens pour pouvoir atteindre ma proie le plus vite possible. A chacun de mes pas, mes dents d'allongeaient. Je me courbai de plus en plus, mes muscles grossirent jusqu'à faire éclater mes vêtements, je grimaçais sous le coup de la douleur. A une dizaine mètres de Cooper, j'avais achevé ma transformation. J'étais un loup énorme au pelage noir profond et aux yeux rouges flamboyants. Je sentais la puissance de mes pattes, l'aisance avec laquelle je courais et grâce à laquelle je pouvais contrôler ma course. Mon cerveau était dévoré par le désir du sang. Je sprintais vers ma proie. Il m'avait vu me transformer, il hurlait d'effroi, et me suppliait de le laisser vivre. Il n'allait pas avoir cette chance.
Dans un bond prodigieux à deux mètres au dessus du sol, je fondis sur le dos de Cooper, le plaquant à terre en lui enfonçant mes longues dents dans les muscles de sa nuque. Il braillait comme un gosse. Je sentis le sang couler dans mon gosier, chaud et délicieux, il me revigorait et comme une drogue, je souhaitais en avoir plus. Sous le coup de cette envie, je lui arrachai d'un coup de mâchoire les muscles de sa nuque. Il hurlait de plus belle, tout en rampant, il avait sortit un revolver et, dans une tentative désespérée, me le pointait dessus en beuglant :
-Tu vas retourner à l'Enfer, cabot de Satan !
Je ne lui en laissai pas le temps. J'allais vers lui en courant très vite et en le contournant de manière à ce qu'il me vise en me ratant. C'était gagné, il vidait ses munitions sur les murs derrières moi. Je tournais à toute vitesse autour de lui, ses yeux d'humains ne pouvaient plus suivre mes mouvements. Et, d'un bond, je sautais vers lui toutes griffes dehors, en grognant. J'étais encore en l'air quand ma patte droite fusa près de son revolver et lui arracha la main. Cooper cria de douleur et se laissa choir à terre. Je l'entendais pleurer désormais car il savait ce qu'il allait suivre. J'allais savourer chaque partie de son corps à ma façon. Je me léchais déjà les babines à cette pensée. Le plat principal était servit.